Un nouveau départ
- Alexis Haubensack
- 23 nov. 2016
- 7 min de lecture
Tout a commencé lors de mon premier jour d’école en 6ème. Au départ, ce n'était que des chuchotements, des voix que je distinguais parlant derrière mon dos, puis des ricanements et, enfin, des gestes violents, déplacés. Cette situation est devenue invivable, ingérable pour moi. Quand je me levais le matin, mon estomac se nouait en pensant à toutes les choses horribles que j'allais devoir subir durant ma journée. Mes camarades de classe ont pu remarquer que j’étais « une proie facile » pour ainsi dire : un garçon maigrichon au teint pâle, portant des vêtements beaucoup trop grands pour lui. Le garçon type qui a peur de se défendre.
J’ai pensé qu’écrire pourrait me permettre d’extérioriser tout ce mal-être que je dissimule en moi depuis le commencement. « Le harcèlement » est un mot tabou que personne n’ose prononcer mais, aujourd’hui, j’ai décidé de raconter ce que je vis au quotidien, non seulement pour moi, mais aussi pour tous ceux qui liront mon histoire. Je m’accroche désespérément à une faible lueur d’espoir et je suis convaincu d’être proche d’un nouveau départ.
Le jour de la rentrée, j’ai eu la sensation de ne pas trouver ma place dans cette classe de 30 élèves. Mes parents, ayant eu l’idée folle de déménager, avaient choisi de me faire intégrer le collège du Justemont à Brest et, ainsi, de me séparer de mes amis. Quand mon professeur principal, Mr Morvan, a prononcé mon nom en faisant l’appel, j’ai entendu une jeune fille glousser en entendant ma voix. Ma voix a toujours été sujette aux moqueries, son timbre est si aigu qu’il m’est déjà arrivé que l’on me confonde avec une fille. Dès ce jour, mon sort a été scellé et je savais que quoi que je fasse, je deviendrais une victime.
Les jours suivants passèrent avec une abominable lenteur, je regardais toujours l’horloge affichée contre le mur et j’avais l’impression que celle-ci s’était figée, le temps avait inexplicablement perdu son cours. Je me sentais très seul dans ce groupe où chaque élève se connaissait depuis son plus jeune âge. Je passais chaque heure de cours et chaque récréation, seul, désespérément seul. Mais tout ce temps, je l’ai utilisé afin d’observer chaque élève de la classe et, deux fortes têtes revenaient particulièrement: Gwendoline, que les autres appelaient Gwen et Anthony. Ces deux-là étaient le stéréotype de la pimbêche et du footballeur, ils faisaient davantage attention à eux qu’à tous les moutons à leurs pieds. Les autres élèves ne pouvaient pas s’empêcher d’acquiescer et de rire à tout ce que les « populaires » pouvaient dire. Je trouvais ça tellement ridicule… Mais je savais que, si je voulais m’intégrer, je devrais obligatoirement jouer le même rôle que les autres.
Le jour où j’ai eu sport, ma situation a dégénéré. Essoufflé et en sueur, j’étais ravi d’avoir terminé notre séance. Je me suis empressé de me déshabiller pour me jeter sous la douche, j’esquissais un sourire de plaisir en sentant l’eau froide couler sur mon corps moite. C’est alors que j’entendis des ricanements, je décidais donc de sortir me rhabiller pour voir ce qui se passait. Je vis tous ces regards odieux jetés sur moi, ne cessant de se moquer, je savais que j’étais le sujet de leurs rires mais je ne comprenais pas pourquoi. Un garçon, assis à ma gauche, m’a dit en rigolant :
- C’est Antho qui a mis tes vêtements dans la poubelle, devant la porte du bureau du prof.
Je savais très bien que s’il m'avait dit cela, c’était pour que j’aille chercher mes vêtements tout en me ridiculisant. Néanmoins, je ne voyais pas d’autre alternative, je me suis donc mis à courir, dénudé, prendre les vêtements dans la poubelle. Malheureusement, au même moment, je me suis rendu compte que notre professeur de sport m’avait vu. Il se leva d’un bond et me demanda ce qui se passait. En voyant mes vêtements, il comprit alors que j’avais été victime d’une « petite blague pour rigoler » comme le disait si bien Antho.
Le lendemain, Mr Morvan m’a demandé de faire un récit des événements de la veille:
- Tout ça n’a plus d’importance, lui ai-je répondu.
- Celui qui t’a fait ça doit être sévèrement puni, c’est un acte grave !
- Non ce n’était qu’une simple blague, rien de plus. Je pense que vous avez mal interprété le motif de cet acte. Je ne veux pas que quelqu’un ait des problèmes à cause de moi.
- Tu sais, si l’élève qui t’a pris tes vêtements pour les jeter dans la poubelle est puni, ça ne sera pas ta faute mais la sienne. Réfléchis-y, répliqua mon professeur.
« Réfléchis-y », cette suite de mots se bouscule dans ma tête. Je sais que si je dénonce Antho, j’aurai ma vengeance, mais les conséquences en seront encore plus désastreuses… J’ai toujours rêvé d’être en haut de l’échelle sociale, mais je sais que ça n’arrivera jamais. Toutefois, je ne veux plus être le souffre-douleur de la classe et c’est pour cette raison que je ne peux pas dénoncer Antho. Si jamais je le faisais, il déciderait de me faire encore plus souffrir.
Dans la semaine qui suivit, l’acte d’Antho avait été dénoncé par une personne anonyme. J’avais très peur car je savais que mon ennemi penserait que c'était moi, le responsable de sa sanction. Quand je vis son regard rempli de haine se poser sur moi, je sentis des frissons envahir tout mon être. Pendant les récréations, j'avais décidé de rester le plus loin possible de lui et, depuis ce moment, je me suis rendu compte qu’un sentiment de désespoir était en train de s’immiscer en moi. Le harcèlement est un acte horrible, inhumain et Antho ne s’en rend pas compte mais chaque acte commis contre moi, me détruit un peu plus… Quand je regarde toutes ces personnes sourire, je deviens jaloux de leurs rires, de leur joie, de leur bonheur. Chacun ne se préoccupe seulement que de son propre bonheur et c’est ce qui, en soi, est une forme d’égoïsme. Il est vrai que j’en veux plus à toutes ces personnes, qu’à des personnes comme Antho, car elles assistent à mon harcèlement sans jamais essayer de m’aider, ce qui me permet de dire qu’elles cautionnent tous les actes qui m’ont été infligés.
Les jours continuèrent à défiler et moi je continuais à m’enfoncer dans un gouffre sans fin. Plus je persistais à éviter Antho, plus la peur prenait possession de mon corps… Tout ceci est un cercle vicieux duquel je n’arrive pas à m’extraire. Je sais que ma situation a empiré et avec le temps, elle continuera à s’aggraver.
Un jour, alors que je prenais le chemin du retour, je vis Antho sortir d’une ruelle, mon cœur se mit à battre de plus en plus rapidement. Je fis volte-face quand je sentis une main se poser sur mon épaule:
- Avance ou je te plante, murmura un des amis d’Antho dans mon oreille.
Je sentais la lame d’un couteau effleurer mes vêtements et j’avais peur. Je n’avais pas vraiment d’autre choix que d’obéir à mon ennemi et à ses sbires. J’avançais donc dans la ruelle, en sachant que j’allais passer un moment particulièrement difficile:
- Il paraît que ma petite blague de l’autre fois ne t’a pas plu, ricana Antho.
- C’est pas moi qui t’ai dénoncé, je te le jure !
- J’espère bien, mais c’est pas ça qui va t’sauver, rétorqua-t-il.
Sur ces mots, mon ennemi juré demanda à ses amis de me déshabiller et pour augmenter le plaisir de « leur jeu », ils décidèrent de brûler à l’aide d’un briquet et de l'essence mes vêtements. Nu comme un ver, je pleurais, je me sentais tellement humilié.
J’essaie de me concentrer afin de trouver une sortie, mais je ne vois aucune issue. Antho et ses amis ne me laisseront jamais m'échapper. Je sais que mon humiliation se s’arrêtera pas là et j’aimerais tant que tout s’arrête, mon isolement, le harcèlement que me fait subir Antho, je ne peux plus supporter ces actes. C’est alors que mon ennemi et ses amis me plaquèrent contre le sol et s’amusèrent à glisser la lame de leur couteau sur mon corps. Au fur et à mesure que mon sang coule sous l’effet des égratignures occasionnées par Antho, je prends conscience que les derniers événements ont eu une allure bien trop grave. Je ne veux plus vivre dans de telles conditions, tout ce que je désire, c’est que tout s’arrête et que je sois enfin en paix.
Lorsqu’Antho me laisse enfin partir, je me précipite chez moi, nu, sous le regard étonné des gens. J’ai décidé de terminer mon histoire, afin que chacun prenne conscience des conséquences que peuvent avoir le harcèlement et l’isolement. Avant de partir, je voulais laisser un message à Antho, en espérant qu’il lise mon écrit ; je veux qu’il sache qu’il est en grande partie responsable de ma mort. J’avais raison quand je disais que j’étais proche d’un nouveau départ mais, malheureusement, il ne sera pas dans ce monde.
Note de l'auteur:
« Ce récit ne représente en rien mon vécu, néanmoins sa rédaction est basée sur quelques témoignages de personnes ayant vécu cette situation. De nos jours, le harcèlement est un acte devenu de plus en plus courant à l'école et il est important pour moi d'afficher clairement ma position. La plupart d'entre nous ne se rend pas compte des conséquences que peut causer le harcèlement. De nombreux élèves qui ont été touchés par cet acte, ont décidé de nous quitter et ceux qui sont parvenus à mettre fin à leur harcèlement, en resteront marqués toute leur vie. Vous noterez sûrement le fait que je n'ai pas nommé mon personnage principal, je pense que les personnes qui ont vécu le harcèlement, perdent leur identité un peu plus chaque jour et vivent dans l'isolement car elles ont été rejetées. De plus, il est difficile à tous ces élèves d'en parler avec leurs parents, le harcèlement est un mot encore tabou dans la société actuelle. Depuis quelques années, les campagnes de prévention contre le harcèlement ont pu donner lieu à quelques interventions à l'école, malheureusement elles restent encore trop insuffisantes pour faire baisser son taux. Pourtant, je garde espoir, l'espoir d'un monde pour le moins utopique, où le harcèlement cesserait de faire des ravages. C'est dans ce but que j'ai rédigé cette nouvelle, afin de faire passer un message à tous ceux qui la liront. Nous ne devons pas oublier que les personnes en face de nous sont des êtres humains et que ces personnes-là ne sont pas si différentes de nous, elles-aussi ont des sentiments. »